L’homme à tout faire

Phylémon parlait peu et quand il parlait, les gens disaient qu’il brodait, qu’il affabulait. Alors il se taisait la plupart du temps. Mais moi, je m’en foutais pas mal de ce que les autres pensaient, car à chaque fois que Phylémon me racontait une histoire, il m’emmenait avec lui, loin de notre quotidien crasseux.

Aucun autre villageois n’était capable de faire ça. Quand je les écoutais, les autres, ils finissaient toujours par être dans de la vantardise, du grossissement cajoleur, histoire de se mettre à leur avantage et puis ils iraient à confesse pour tout se faire pardonner. Y en avait pas un pour être au niveau de Phylémon, tous trop occupés qu’ils étaient à se contempler dans leurs miroirs de précieuses ridicules.

J’en ai passé du temps avec lui. C’est l’homme à tout faire du village. Depuis que je suis marmot, marmillon, minot, peu importe en tout cas depuis que je sais marcher. Pourtant, qui ne prenait pas le temps de le connaître, le prenait pour un gentillet voire un benêt, l’idiot du village en somme. Pourtant il en avait de la patience à répéter mille fois un geste pour que je le comprenne. Jamais il ne s’énervait quand je ne comprenais pas, il me montrait d’une autre façon et d’une autre encore si besoin. La plupart du temps, c’était un taiseux et ça ne m’ennuyait pas. Quand on parle, on n’écoute pas après tout. Mais quand il racontait, c’était autre chose. Ça pouvait partir de n’importe quoi, de la feuille d’un arbre, de l’ombre d’une maison, de la forme d’un nuage, du cri joyeux de la foule après avoir allumer le bûcher pour une sorcière. Je crois bien qu’il en faisait un petit peu exprès de faire le simple d’esprit devant les gens, devant les autres. Je ne connaissais personne de plus savant que lui et j’ai toujours gardé cela comme un secret absolu. Je ne sais pas si le jeu en valait la chandelle, mais il n’était pas du genre à la brûler par les deux bouts. Voici l’une de nos aventures. Je peux vous garantir qu’elle est vraie parce que, moi qui vous parle, j’y étais.

Je vous place le décors. La bourrache était en fleurs depuis un mois, on était à la moitié du premier mois clément, le temps commençait à être agréable. On avait quitté le mois des giboulées, des averses et des derniers gels tardifs. Alors Phylémon, fringant comme à son habitude, s’était mis en tête d’aller chatouiller la truite. Oui, je dis bien chatouiller. Il les attrapait à mains nues. Pas de canne à pèche, pas d’amorce, pas d’artifice. Il savait lire une rivière, chacun de ses méandres et il savait même comment ils se formaient. Comment et pourquoi les alluvions se déposaient à cet endroit plutôt qu’ailleurs. Pourquoi il y avait une cavité sous cette berge là et pas sur celle d’en face. Je le soupçonne encore de pas y être pour rien dans les courbes de la rivière. Toujours est-il qu’à chaque fois qu’il plongeait les bras dans la rivière, il en remontait une truite, il la tâtait puis la relâchait, la regardant s’éloigner. Il restait pensif un instant puis nous remontions encore le courant pour recommencer un peu plus loin. Il n’attrapait que les truites, Il laissait filer les goujons, les chevesnes ou tout autre poisson. Tout ça pour tâter la truite et la regarder filer une fois remise à l’eau. D’habitude, j’attendais qu’il veuille bien m’expliquer mais je n’y tenais plus.

— Veux-tu bien m’expliquer ton manège ?
— Point de manège qui ne tourne pas en rond.
— … Quoi ? Tu veux pas m’en parler ?
— Chut, tu effarouches les truites.

Raaah le sacripant ! Très bien ! Puisqu’il ne voulait pas me le dire alors j’arriverai bien à le deviner. Il continuait alors que je gagnais l’autre rive pour le suivre avec un peu de distance. Parfois, d’avoir le nez dans la bouse empêche de savoir ce qui pue. C’était une des phrases favorites de mon mentor. Et bin, Bernique. J’avais beau le regarder faire, ça n’avait ni queue ni tête. Ça me faisait de la peine à l’estomac de voir ces truites repartir. Je m’imaginais déjà l’une d’entre elles se faire dorer sur des braises de noisetier. J’en avais l’eau à la bouche. Tout de même, Il avait un foutu coup de patte et comment faisait-il pour que le poisson ne lui glisse pas entre les mains ? Mystère … et le poisson ne gigotait même pas. Pendant que je me débattais dans mes pensées, il regardait une nouvelle truite s’éloigner encore une fois.

— On s’approche ! me lança-t-il goguenard.
— Mais on s’approche de quoi ???

Il haussa les épaules et un sourcil, l’air de dire t’as pas encore compris ? C’était pourtant pas son genre, je savais qu’il aimait bien me raconter les choses d’habitude. Il était déjà reparti, me laissant comme une cruche vide au bord de la rivière. Il attrapa une nouvelle truite, la tâta, la relâcha et la regarda partir encore. Il se redressa, me faisant face.

— On a dépassé l’origine. On est tout proche.
— Veux-tu bien m’expliquer ? dis-je, excédé.
— T’as pas regardé les truites nager ?
— Pourquoi je devrai regarder les truites nager ?
— Parce que tu les aurais vues nager un petit peu de côté sauf la dernière qui nage parfaitement bien.
— Et ?
— Et donc on a dépassé la cause qui les fait nager de côté.
— Je ne comprends pas.

Phylémon semblait déçu. Il me fit signe de le rejoindre de son côté de la berge. Le temps que je traverse à gué, Il s’était assis le long d’un aulne. Il attrapa une fleur jaune de salsifis sauvage et la porta à sa bouche. Il aimait son petit goût sucré. Il me regarda un moment puis me dit :

— Bon ! Si je fais pipi dans la rivière, par où va-t-il ?
— Vers le village !
— Et le village, il se trouve plus haut ou plus bas que la source de cette rivière ?
— Plus bas, c’est évident !
— Donc ?
— Donc je ne boirai plus à la rivière au village !

Il manqua d’avaler la fleur. Il la cracha puis me toisa de toute sa hauteur d’homme assis.

— Oui, aussi. Bon, un autre exemple. Imaginons que je déverse ici et continuellement ici une substance qui colore les poissons. Ceux qui sont du côté de la source seront-ils colorés ?
— Bin non.
— et ceux du côté village ?
— Il le seront !
— Voilà, maintenant imagine que ce n’est pas un colorant mais que ça change la nage d’un poisson très sensible à cette substance ?
— C’est ça que tu cherches ?
— C’est ça que je vérifie. La truite est très sensible à l’ammoniac et au cobalt donc soit quelqu’un s’amuse à entreposer une quantité énorme de fumier au bord de la rivière, soit il y a une veine de cobalt.
— Ooooh ! Non mais attends voir, le fumier pourrait tout aussi bien être dans l’eau.
— C’est vrai. Cependant le fumier ne fait pas d’ammoniac dans l’eau. De plus, les poissons doivent être au contact depuis suffisamment longtemps pour être affectés. Te souviens-tu du premier maître verrier ?
— Oui, je m’en souviens mais quel est le rapport ?
— Que lui est-il arrivé au Saturnin ?
— Lui et sa famille ont finit complètement fous, et donc ?
— Seul lui et sa famille sont devenus fous, pas les voisins. Par contre la famille qui les a remplacés dans leur maison et poursuivi leur travail sont devenus fous à leur tour.
— Oui, je me souviens. Nous avons fini par brûler la maison puisqu’elle était maudite.
— Ça ne te semble pas étrange que deux maîtres verriers et leurs familles finissent avec le même destin ? Ils travaillaient à faire les vitraux des églises. Y a pire pour déplaire au tout puissant non ?
— Que proposes-tu gros malin ?
— Je pense qu’ils ont été exposés à un poison lent. Je pense que c’est le plomb car il sert tout le temps dans la confection des vitraux et on le garde, jour et nuit, fondu au coin de la cheminée. Les effluves emplissent en permanence la maison qu’on aére rarement de crainte de gâter les pigments pour les vitraux.

J’allais rire mais le regard sérieux de Phylémon m’en dissuada.

— Non mais t’es pas sérieux ? Mais pourquoi tu n’as rien dit ?
— Une hypothèse reste une hypothèse tant qu’elle n’est pas démontrée. La seule façon de faire serait de recréer la situation dans les mêmes conditions et de mettre quelqu’un en danger, je m’y refuse.
— Mais si tu as raison et que tu ne dis rien, tu mets quelqu’un en danger !
— Et je suis déclaré fou pour de bon ou bien je finis au bûcher ? Non merci, par contre j’avais proposé une amélioration à la nouvelle maison du maître verrier. Il fallait permettre à l’air de circuler au moyen de quelques petits trous en bas de mur vers l’extérieur. On croit qu’on doit se calfeutrer pour maintenir une température alors que pas du tout ! Tu as bien remarqué que l’air chaud est au plafond quand l’air froid reste au plancher ? Ce sont les mouvements d’air qui permettent de faire circuler l’air chaud ou alors, il faut apprendre à marcher au plafond … toujours est-il que je l’avais déjà fait dans ma chaumière alors la démonstration fut rapide.
— Et ils t’ont cru ? Et les pigments ne sont pas gâtés ?
— Superstition ! Ils furent bien obligés de constater l’évidence et toutes les maisons sont équipées de la sorte depuis. Le nouveau maître verrier n’a pas l’air fou. Bon ! Sens-tu ou vois-tu un tas de fumier dans le coin ?

Je ne sentais rien de désagréable depuis que nous étions là. Par prudence je reniflais à nouveau, pour être sûr. Je fis même attention au sens du vent.

— Rien de rien, donc il y a du cobalt ?
— Possible. Possible mais pas certain. Au printemps dernier, les truites nageaient bien donc il y a eu un changement depuis.
— Oui ! La rivière est devenue folle au début de ce printemps. Même des gros rochers ont bougé mais pourquoi tu t’intéresses au cobalt ?
— Qui dit cobalt, dit fer voire argent et ça vaut presque son pesant d’or. Alors deux façons de voir les choses. Soit on peut améliorer le quotidien du village en exploitant cette mine jusqu’à épuisement du filon et la rivière sera détruite. Soit on prend soin des truites qui sont une richesse du village aussi.
— Et ?
— Et j’aime plus les truites que l’or ou l’argent, figure-toi !
— Pourquoi s’en inquiéter alors ? T’es bien le seul d’assez toqué pour regarder les truites nager.
— Si j’ai pu le remarquer, d’autres le feront également. L’arrogance est souvent la dernière erreur du futur pendu et si le cobalt finit par faire fuir les truites, les gens finiront par en chercher la cause.
— Admettons et alors ? Y pouvons-nous quelque chose ? Y mettre un couvercle peut-être ? dis-je plein de malice.

Phylémon me dévisageait, bouche bée. Je ne pensais pas avoir dit une ânerie si énorme que ça. Il se lèva d’un bond, attrapa une nouvelle fleur de salsifis, la porta à ses lèvres, la dégusta pensif.

— Exactement ! C’est très exactement ce que nous allons faire. T’es un petit génie !!
— Ça va se voir un couvercle au milieu de la rivière…
— Possible à moins que nous ne trouvions un matériau malléable, imperméable et disponible en grande quantité. Une idée mon petit génie ?
— À part de la glaise, je ne vois pas.
— Tout à fait !!! L’argile fera parfaitement l’affaire. Bon trouvons l’affleurement du filon, déterminons la surface. Il va nous en falloir une bonne épaisseur, au moins deux largeurs de main.

Et nous voilà partis dans des travaux particuliers. Phylémon avait dit aux villageois vouloir faire une mare pour y faire pousser du cresson. Le Bourgmestre, encore reconnaissant du gain permis par le système de ventilation des maisons, l’y autorisa. Ça nous donnait un alibi surtout que la cressonnière serait réellement creusée, mais le Bourgmestre commençait à se montrer curieux à propos de la prétendue niaiserie de Phylémon. Il lui avait dit que, au jour de Pâques, un rai de lumière traversant les nuages lui avait désigné l’endroit où creuser la cressonnière et cela parut le satisfaire, tout comme à l’aspirant prélat qu’il fallut convaincre également. Comme quoi, invoquer le divin ouvre bien des portes quand invoquer la science ouvre le bûcher. Tout de même, je ne pouvais pas m’empêcher de m’en inquiéter. Les gens trop savants finissent par agacer les puissants, par faire peur aux autres et terminent sur un bûcher pour sorcellerie. Je lui faisais part de mon inquiétude. Mon ami me dit qu’une mémoire collective, ça ne dure que six mois. Alors une mémoire individuelle … pour appuyer ses dires, il me demanda de me rappeler comment s’appelait le premier maître verrier à être tombé fou. Je fus incapable de m’en souvenir et ça ne faisait même pas une semaine qu’on en avait parlé !

Toujours est-il qu’on avait commencé à creuser la cressonnière juste en amont du cobalt. Au début, les curieux venaient nous voir ou bien nous surveiller, amusés de la dernière excentricité de Phylémon, mais on allait tellement lentement qu’on avait réussi à décourager même les plus fainéants. Les badauds partis, ce fut plus facile de transporter la glaise jusqu’à la rivière. C’était un labeur ardu et je le faisais de bon cœur pour le peu que je puisse être avec mon mentor. Le cobalt fut recouvert de glaise qui fut recouverte de roches diverses pour parer à la prochaine crue. Il y avait des roches plein la rivière. On positionnait les roches d’une manière très précise. Phylémon voulait provoquer un dépôt de limon au dessus de la veine. La rivière finirait par faire un méandre à l’opposé, ce qui protégerait la veine pour les siècles à venir. On inventa aussi une frayère en amont pour les truites, deux précautions valent mieux qu’une. La cressonnière fut un succès. Eustache s’y connaissait aussi en plantes. Tout le monde appréciait le cresson qui améliora le quotidien. Personne ne remarqua que les truites nageaient mieux. Personne à part moi et un certain homme à tout faire, pas ordinaire pour un sou.

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